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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 14:04

Comment peut-on être Persan ? Montesquieu, Lettres persanes, Lettre 30

 
 

 Le texte

Rica à Ibben, à Smyrne

Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du Ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j’étais aux Tuileries[1], je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi : les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait ; si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord[2] cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a été tant vu que moi. Je souriais quelques fois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « il faut avouer qu’il a l’air bien Persan. » Chose admirable[3] ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées : tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.

Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à la charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique : car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche. Mais, si quelqu'un, par hasard, apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah! ah! Monsieur est Persan? c'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »

Montesquieu, Lettres persanes, Lettre 30, de Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.

 

[1] Le jardin du palais des Tuileries, résidence royale

[2] Aussitôt, dès le premier abord

[3] Etonnant


« Comment peut-on être Persan ? »

 Le commentaire 

 


Voici un exemple d’idées que vous pourriez développer pour produire un commentaire composé de la Lettre 30 des Lettres persanes de Montesquieu : "Comment peut-on être Persan ?"

 

 

  

Pour le commentaire de ce texte, veillez à bien suivre nos conseils pour le développement de ces idées, notamment celui de bien expliquer vos citations une par une et de dégager le sens propre de chacune (justifiez chacune de vos citations).

 

Tout commentaire de texte doit partir d'une problématique générale (il s'agit de présenter ce que cherche à montrer le texte). Le texte suivant de Montesquieu parle de la différence et du regard des gens. L'on peut ainsi défendre l'idée que ce texte dénonce le jugement des personnes fondé sur leur apparence.

  

 

 

Il s’agit d’une lettre, et comme on fait souvent dans les lettres, le narrateur parle de sa vie. Ici, il voyage, il est dans un pays étranger : Paris en France. Cela permet à l’auteur : Montesquieu, de parler de son pays et de ses habitants = La France, Paris et les Parisiens, d’un point de vue étranger. Ainsi, le véritable but de cette lettre est philosophique. Le récit de Rica, l'auteur fictif de la lettre, lui sert d'exemple. Dans cette lettre, Montesquieu défend l'idée, humaniste, que les différences entre les humains ne sont que superficielles, de l'apparence, mais que les hommes sont au fond tous les mêmes. Le fait de placer le narrateur dans un pays étranger, permet d’abord de parler des différences entre les hommes. Ensuite, cela permet de parler de l’identité : Rica se demande qui il est. Enfin, cela permet à Montesquieu de défendre une idée humaniste et de critiquer l’ignorance : au fond, les différences ne comptent pas, les humains sont tous les mêmes.

 

I-Une lettre de surprise et d’admiration d’un Persan et de Parisiens qui se rencontrent pour la première fois

a-    Une lettre d’un Persan dans la société Parisienne. Omniprésence du pronom personnel "je". deux groupes : tout le monde face à je :"tout le monde", accumulation : "vieillards, hommes, femmes, enfants, tous", pluriel : "les habitants de Paris", "des gens", "entre eux", notion de groupe : "la compagnie", "cercle", "une grande ville", "l’estime publique", etc., figures de style, hyperbole :"cent lorgnettes" qui permet d’amplifier cette impression de multitude : il est seul face à tous. On peut noter l’absence de l’interlocuteur, pas de "tu" ou de "vous". Le narrateur parle de lui et de son expérience personnelle à Paris où il évoque la population parisienne dans son ensemble.

b-    Deux entités qui s’observent et s’admirent, et même avec excès. Champ lexical de la vue (voir, regarder), métonymie : les personnes comme des yeux, représentés par les « lorgnettes », objet qui permet de bien voir et qui amplifie ici le fait qu’on l’observe de près : "cent lorgnettes". "une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance", "je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare" (curieux a des sens différents, d’abord sur l’envie de voir/savoir, le second sur le fait qu’il est étrange, différent). Un narrateur qui admire : " les femmes même faisaient un arc-en-ciel". On note une certaine valorisation de chacun aux yeux de l’autre. Il y a une exagération  dans cette admiration (cette admiration réciproque va trop loin selon le narrateur) : comparaison : "comme si j’avais été envoyé du ciel", abondance et omniprésence : plusieurs exemples de lieux différents : anaphore avec "si je…" des lieux : "si je sortais" "les Tuileries", "au spectacle", "mes portraits partout" "je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées : "tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu", "jamais un homme n’a été tant vu que moi", "troubler le repos d’une grande ville", "extraordinaire". Ils s’observent et il ressent une exagération dans le regard qui est porté sur lui.

 c-    Rica, le symbole de l’Autre, celui qui est différent : l’Etranger. Rica est Persan, mais dans ce texte on comprend que peu importe sa nationalité, il est simplement étranger pour des Parisiens qui n’en ont jamais vu. Les Parisiens sont présentés comme ignorants du monde, une société inculte et naïve. Les Parisiens ne connaissent rien du monde. Leurs connaissances se basent sur des apparences et des on-dit. Un Persan n’est Persan que s’il est habillé comme tel. « Il a l’air bien Persan » n’est pas fondé sur une connaissance de l’apparence persane traditionnelle, mais sur le sentiment que l’individu est étranger. Au final, ils n’ont jamais vu de Persan, ni le moindre étranger, et c’est son étrangeté seule qui leur fait dire qu’il ressemble à un Persan. En fait, il a l’air simplement d’un étranger pour eux. Et finalement, n’importe qui s’habillerait bizarrement, il serait Persan à leurs yeux, quand bien même il serait Parisien. Cette lettre permet donc de mettre face-à-face la société parisienne et un étranger et de parler des différences entre les individus. Dans un premier temps, cette différence pousse les uns et les autres à la curiosité et à l’admiration. 

 

 

 

II-Cette lettre parle de l’identité, de celle d’un homme qui se cherche et dont le sentiment évolue.

a-    Une insatisfaction : le narrateur n’est pas satisfait d’être exagérément mis en valeur. D’abord amusé : "je souriais", "chose admirable", Mais son sentiment évolue : "tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge". Il est fatigué de se voir partout : "tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu" le verbe "craindre", connoté négativement témoigne de son exaspération face à tant d’exagération. Et finalement, il ne se reconnait plus dans cette image qu’on lui donne :"je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare". Il veut trouver sa vraie valeur.

b-    Le narrateur effectue ainsi une expérience. C’est un tournant dans la lettre, il tente une modification pour rechercher la vérité : recherche sa vraie valeur : "Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement […]je me vis apprécié au plus juste". L’expérience se base sur le changement d’habits : « Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne." Tout tourne autour de l’habit :"libre de tous les ornements étrangers", "le tailleur". Ainsi, en modifiant son apparence, il espère modifier le regard des gens et être finalement vu (considéré) à sa vraie valeur : "pour voir s’il resterait dans ma physionomie quelque chose d’admirable". Il ne veut pas être jugé par rapport à ses habits, mais par rapport à ses caractéristiques propres, permanentes : sa physionomie.

c-    Le narrateur éprouve finalement du regret au résultat de cette expérience. Il découvre qu’il n’a plus aucune valeur. « j’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique". "néant affreux". "une heure […] sans qu’on m’eût regardé et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche". On ne s’intéresse plus à lui car il n’a plus l’air étranger. Mes à ses yeux, plus d’attention cela signifie plus de valeur. Il regrette sa nouvelle image, il préférait être quelqu’un d’important. Nous voyons ici que  le fait d’être étranger est basé sur son apparence. Lorsqu’il change de vêtement, il n’est plus étranger. Lui-même regrette que cette attention disparaisse lorsqu’il change de vêtements.

 

 

III-Dans cette lettre, Montesquieu propose une vision humaniste des hommes, mais dénonce la stigmatisation de l’étranger, de celui qui est différent en apparence.

a- Les hommes sont tous les mêmes, les différences ne sont que superficielles. Seul l’habit semble indiquer ici que Rica est étranger, Sans son habit, il est un Parisien comme un autre. Montesquieu nous montre ici que les différences entre les hommes sont superficielles. Lorsqu’il ne porte plus son habit, on lui dit : « Ah ! Ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »Cette phrase sous-entend qu’être Persan pourrait être une qualité accidentelle. Peut-on devenir Persan ? Comment quelqu’un d’apparence occidentale pourrait être Persan ? En effet, lorsque Rica porte un habit occidental, il n'a plus l'air Persan, il a l'air Occidental. Aussi, pour les Parisiens, il EST occidental. Ainsi, comment un Occidental (puisque son apparence lui donne ce statut), peut-il être Persan? (sans en avoir l'air). Leur vision de la nationalité est entièrement basée sur l'apparence. Dès que l’habit change, il devient comme tout le monde. Au fond, même si dans ce texte l’identité est fondée exclusivement sur l’apparence, l’auteur montre que celle-ci change, et qu’alors le différent peut devenir semblable, identique. Les différences basées sur l’apparence ne sont que superficielles et ne différencient pas les hommes.

b- Dans ce texte, l’auteur montre que l’ignorance conduit à la stigmatisation. Certes dans cette lettre, il s’agit d’une valorisation de l’étranger : Comme nous l’avons dit précédemment, les Parisiens admirent Rica : « je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare » au point que cela le surprend. « libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique ». Lorsqu’il change de vêtement, il regrette de ne plus être valorisé. Le fait de porter un habit d’étranger le met sur un piédestal, fait de lui quelqu’un d’extraordinaire. Lorsqu’il le retire, il devient comme tout le monde sans plus de valeur :« j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche. » Pourtant, c’est l’ignorance qui amène cette valorisation : "je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient ente eux : « il faut avouer qu’il a l’air bien Persan. »" Ce qui est connu n’éveille pas la curiosité, Rica ne présente plus aucun intérêt aux yeux des Parisiens. Ainsi, ce qui est nouveau, inconnu, éveille la curiosité, mais si l’apparence du nouveau disparait, alors cela n’a plus d’intérêt. La méconnaissance de l’autre conduit ici à sa stigmatisation.

c-    Rica, un héros, symbole de l’Autre, du différent et finalement de l’humanité, qui lui aussi se trouve une identité par rapport au regard des autres. Même s’il est le seul étranger, Rica n’échappe pas à la critique de l’auteur. Il devient ainsi le symbole des étrangers et donc sur lui repose une critique de l’humanité dans son ensemble. Ainsi, lui aussi se fonde entièrement sur l’apparence ("ma physionomie") et se définit lui-même d’après le regard des autres : "libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste". Ce qu’il recherche, c’est être jugé selon sa véritable apparence, mais au final, il s’agit toujours d’apparence. Mais pour Montesquieu, le fait que son héros cherche toujours dans sa physionomie sa véritable valeur, et qu'en changeant d'habits il ne soit plus reconnu comme un étranger, est une façon de montrer qu'il n'y a pas de différence entre les humains au-delà de leurs simples habitudes vestimentaires. Il est tout aussi incorrect d'identifier un individu par rapport à sa tenue vestimentaire, que de l'identifier seulement par son apparence physique : tout cela ne reste que de l'apparence. Sans ses vêtements persans, Rica n'est plus identifié comme un Persan, à se demander comment il est encore possible de l'être...Non seulement la différence stigmatisée n'existe plus, mais tout jugement fondé sur l'apparence est alors tourné au ridicule : fondé sur l'ignorance et un jugement hâtif. On ne fonde pas une identité sur l'apparence, même si tous les humains ont tendance à le faire (Rica y compris).

 

Cette lettre présente donc une argumentation indirecte pour dénoncer la façon de penser des Parisiens, mais certainement aussi, selon l’auteur, d’une grande partie de l’humanité. Ce serait une caractéristique universelle des hommes, car finalement, où qu'ils soient, ils se ressemblent.

 

Montesquieu
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